IA et création : le grand pillage ou la révolution artistique ?
34 000 artistes français signent une tribune. Universal et Warner attaquent puis négocient avec les IA musicales. Disney poursuit Midjourney. Jul est soupçonné d’utiliser Suno. Le monde de la création est en guerre ouverte — voici où en est le front en mars 2026.
En février 2025, 34 000 artistes français — musiciens, acteurs, auteurs, plasticiens — signent une tribune commune pour dénoncer le pillage de leurs œuvres par l’IA. En octobre 2025, Universal Music Group conclut un accord amiable avec Udio après un an de bataille juridique. En juillet 2025, 400 artistes de Montpellier pétitionnent contre les affiches IA de leur propre mairie. En mars 2026, Disney attaque Midjourney en justice, Jul est soupçonné d’avoir utilisé Suno, et l’accord d’Hollywood sur l’IA expire dans deux mois.
Le conflit entre l’IA et le monde de la création touche désormais tous les domaines — image, musique, vidéo, voix, écriture — et se joue simultanément sur le terrain juridique, économique et culturel. Voici un état des lieux complet.
Bref rappel : comment on en est arrivé là
La grève d’Hollywood en 2023 a posé le cadre. Pendant 146 jours, les scénaristes (WGA) puis les acteurs (SAG-AFTRA) ont paralysé l’industrie du cinéma américain. L’une des revendications centrales : empêcher les studios d’utiliser l’IA pour remplacer le travail des créateurs — générer des ébauches de scripts, scanner un acteur en une journée et réutiliser son image à perpétuité, produire des doublages sans faire appel à des comédiens. L’accord signé en septembre 2023 (valable jusqu’en mai 2026 — il expire maintenant) a posé des protections inédites : l’IA ne peut pas être créditée comme auteur, la réplication numérique d’un acteur nécessite consentement et rémunération. C’est le premier accord collectif au monde qui encadre l’usage de l’IA dans la création. La renégociation s’annonce encore plus tendue.
La musique : le front le plus explosif
Les procès Suno et Udio
En juin 2024, Sony, Universal et Warner — représentés par la RIAA — ont attaqué en justice Suno et Udio, les deux principaux générateurs de musique par IA. L’accusation : ces outils ont été entraînés sur des millions de morceaux protégés sans autorisation ni compensation. La RIAA accuse Suno d’avoir copié 662 chansons, avec une réclamation potentielle de 150 000 $ par titre — soit un préjudice qui pourrait atteindre 100 millions de dollars. En septembre 2025, les majors ont élargi la plainte en accusant Suno de « stream-ripping » : extraire illégalement des morceaux de YouTube pour entraîner son IA.
Les accords de licence : la fin du Far West
Fin octobre 2025, Universal Music Group a trouvé un accord amiable avec Udio. Les téléchargements sur la plateforme ont été désactivés pendant la transition. En décembre 2025, Warner a signé des accords similaires avec Suno, Udio et Stability AI. Les conditions : les artistes conservent le contrôle total sur l’utilisation de leurs noms, voix et compositions. Les plateformes devront passer à des modèles « sous licence » en 2026. C’est un tournant : les majors sont passées de l’attaque juridique à la négociation commerciale — en captant au passage des parts dans les entreprises d’IA musicale.
Jul et Suno : le cas français
En août 2025, le rappeur Jul est soupçonné d’avoir utilisé Suno pour l’un de ses titres. L’affaire, relayée par France Info, illustre la porosité croissante entre création humaine et assistance IA dans la musique commerciale. Imoliver, premier utilisateur de Suno signé par un label (Hallwood), représente un « test grandeur nature » pour voir si le public acceptera la musique assistée par IA.
La CISAC alerte
La Confédération Internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs prévoit une baisse de 24 % des revenus des droits musicaux d’ici 2028, en raison de la concurrence des productions IA et de l’utilisation non autorisée des œuvres. L’industrie musicale mondiale pèse 28 milliards de dollars — l’enjeu n’est pas symbolique.
Des outils comme ElevenLabs permettent de cloner une voix à partir de quelques secondes d’audio. N’importe qui peut faire « chanter » Drake, Angèle ou n’importe quel artiste sans son consentement. Aux États-Unis, le Tennessee a adopté en 2024 l' »ELVIS Act » (Ensuring Likeness, Voice and Image Security Act), première loi spécifiquement conçue pour protéger les artistes contre le clonage vocal par IA. En Europe, l’AI Act impose la transparence mais ne crée pas encore de droit spécifique à la voix.
L’image : Midjourney devant les tribunaux
Disney et Universal contre Midjourney
Les deux studios ont attaqué Midjourney (21 millions d’abonnés, plus de 300 millions de dollars de CA en 2024) pour violation massive du droit d’auteur. L’accusation : le générateur permet de créer des illustrations de personnages protégés (Dark Vador, Shrek, personnages Pixar) sans compensation. Midjourney se défend en arguant que l’IA « apprend comme un humain ». Le procès, en cours en Californie, pourrait créer un précédent mondial.
L’inondation de « slop » sur les plateformes
Le terme « slop » désigne le contenu IA de mauvaise qualité qui inonde les plateformes. Des communautés artistiques en ligne (Newgrounds, Fur Affinity, ArtStation) ont banni les images générées par IA. Sur TikTok et Bluesky, des créateurs utilisant l’IA sont régulièrement harcelés — l’affaire « Angel Engine » (websérie IA du tiktoker Unearthly Hub) et la polémique autour du créateur français Tréma illustrent la violence du clivage.
La pétition de Montpellier
En juillet 2025, plus de 400 artistes ont signé une pétition dénonçant l’utilisation de visuels IA dans les affiches municipales de Montpellier. L’une des campagnes incriminées portait sur la lutte contre le racisme — avec des visages générés par IA, dans un contexte où les études montrent que l’IA amplifie les biais racistes et sexistes. La pétition a ouvert des négociations concrètes entre artistes et collectivité. Le cas fera école dans d’autres communes.
La vidéo : Sora, Veo et la suite
Sora 2 (OpenAI) et Veo 3 (Google) permettent de générer des vidéos de qualité professionnelle à partir d’une simple description textuelle. Pour le cinéma et la publicité, c’est une révolution de productivité — des visuels qui coûtaient des milliers d’euros en production peuvent être créés en minutes. Pour les acteurs, figurants, monteurs et techniciens, c’est une menace directe sur l’emploi. James Cameron a rejoint le conseil d’administration de Stability AI — preuve que même Hollywood est divisé sur le sujet.
Les grandes pétitions et tribunes
11 500 artistes internationaux (octobre 2024)
Une pétition ouverte aux signatures, avec parmi les signataires : Julianne Moore, Kevin Bacon, Sean Astin (Le Seigneur des Anneaux) côté cinéma. Thom Yorke (Radiohead), Björn Ulvaeus (ABBA), Robert Smith (The Cure), Jason Kay (Jamiroquai) côté musique. Kazuo Ishiguro (prix Nobel de littérature), Harlan Coben, James Patterson côté écriture. Le texte est sans ambiguïté : « L’utilisation sans autorisation des créations artistiques pour entraîner l’IA générative est une menace majeure et injuste. »
34 000 artistes français (février 2025)
Tribune lancée par la SACEM, la SPEDIDAM, l’ADAGP, l’ADAMI, la SGDL et la Scam — les six principales organisations de défense des auteurs et artistes en France. 34 000 signataires de tous métiers (musique, cinéma, théâtre, littérature, arts visuels) demandent la tenue d’un débat national et des protections légales contre le pillage des œuvres par les IA.
La lettre ouverte de Montpellier (juillet 2025)
400 artistes locaux contre l’usage de l’IA dans la communication municipale.
La lettre ouverte d’Angoulême (octobre 2025)
Des artistes et techniciens de BD, illustration, animation et jeu vidéo interpellent Magelis (le pôle image d’Angoulême) pour clarifier son positionnement sur les IA génératives. Étudiants et professionnels sont appelés à co-signer.
Ce que dit le droit en mars 2026
En France. Seul un être humain peut être auteur d’une œuvre. Une image ou un morceau 100 % IA n’est pas protégeable. Les organisations d’artistes demandent un droit de rémunération pour les œuvres utilisées à l’entraînement — une « redevance IA » pas encore actée. Des labels « Créé sans IA » commencent à émerger. Des logiciels anti-scraping (Glaze, Nightshade) permettent aux artistes de rendre leurs images inutilisables par les IA.
Aux États-Unis. L’ELVIS Act du Tennessee protège spécifiquement la voix des artistes. Les procès en cours (RIAA vs Suno, Disney vs Midjourney, Getty vs Stability AI) définiront l’interprétation du « fair use » appliqué à l’IA. Les accords Universal-Udio et Warner-Suno montrent que l’industrie passe du conflit à la négociation — en cherchant à contrôler le marché plutôt qu’à le bloquer.
En Europe. L’AI Act impose la transparence et la documentation des données d’entraînement. La directive DAMUN autorise le Text and Data Mining à des fins de recherche, mais l’usage commercial reste soumis au droit d’auteur. Les discussions sur un droit de rémunération spécifique se poursuivent.
Ce qu’il faut retenir
L’IA touche désormais tous les domaines de la création — musique, image, vidéo, voix, écriture — et les conséquences sont à la fois économiques (baisse des revenus, destruction d’emplois), juridiques (procès en cascade, lois en construction) et culturelles (qu’est-ce qu’une œuvre, qu’est-ce qu’un artiste). L’année 2025 a été celle des procès et des pétitions. L’année 2026 sera celle des accords de licence et des premières régulations concrètes — avec l’expiration de l’accord d’Hollywood en mai, la résolution des procès musicaux et l’entrée en application progressive de l’AI Act.
Le débat n’est pas « pour ou contre l’IA ». Des artistes l’utilisent comme outil, d’autres la combattent comme menace. Ce qui fait consensus, c’est que l’entraînement sur des œuvres protégées sans consentement ni compensation est un problème — et que le cadre juridique doit rattraper la technologie. Pour le reste, chaque utilisation d’un générateur d’images, de musique ou de vidéo est un acte qui se situe quelque part dans ce conflit. Autant le savoir.
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