IA et création : le grand pillage ou la révolution artistique ?
34 000 auteurs et artistes français ont signé une tribune contre le pillage de leurs œuvres. Universal et Warner ont attaqué les IA musicales, puis signé des licences avec elles. Disney, Universal et Warner Bros. poursuivent Midjourney. Le Sénat a même adopté un texte qui renverse la charge de la preuve. La création vit aujourd’hui un conflit ouvert avec l’IA générative. Voici où il en est, domaine par domaine.
En février 2025, à la veille du sommet de Paris sur l’IA, 34 000 auteurs, compositeurs et artistes français signent une tribune commune. Ils y défendent leurs droits face à l’intelligence artificielle. Quelques mois plus tard, Universal Music Group règle son litige avec Udio, et Warner Music Group fait de même avec Udio et Suno, en échange de licences. En septembre 2026, Sony et Universal attaquent pourtant de nouveau Suno, cette fois sur son modèle « sous licence ». Le conflit change de forme, mais il ne s’éteint pas.
L’IA générative touche désormais tous les domaines de la création : l’image, la musique, la vidéo, la voix et l’écriture. Le débat se joue en même temps devant les tribunaux, dans les contrats et dans l’opinion. Cet article fait le point sur chaque front.
Hollywood a posé le premier cadre
La grève d’Hollywood de 2023 a ouvert le bal. Pendant des mois, les scénaristes de la WGA puis les acteurs du syndicat SAG-AFTRA ont paralysé l’industrie américaine du cinéma. L’une de leurs revendications centrales visait à empêcher les studios de remplacer leur travail par l’IA. Ils refusaient par exemple que l’IA génère des ébauches de scripts, ou qu’un acteur soit scanné en une journée pour que son image serve indéfiniment. Les accords signés fin 2023 ont posé des protections inédites. Toute réplique numérique d’un acteur exige depuis son consentement et une rémunération.
Ces accords arrivaient à échéance en 2026. Le 4 juin 2026, les membres de SAG-AFTRA ont ratifié un nouveau contrat de quatre ans avec 91,4 % de votes favorables. Ce contrat court jusqu’au 30 juin 2030. Il renforce l’encadrement des répliques numériques et limite l’usage des « acteurs synthétiques », entièrement générés par IA, à des cas exceptionnels. Un studio ne peut employer un acteur synthétique que s’il apporte une valeur nettement supérieure à celle d’un comédien réel.
La musique, le front le plus explosif
Des procès aux licences
En juin 2024, Sony, Universal et Warner ont attaqué en justice Suno et Udio, les deux principaux générateurs de musique par IA. Les majors les accusaient d’avoir entraîné leurs modèles sur des centaines d’œuvres protégées sans autorisation.
Fin octobre 2025, Universal a conclu un accord avec Udio, et Warner a suivi en novembre 2025 avec Udio puis avec Suno. Ces accords transforment les plateformes en services sous licence. Udio a ainsi désactivé les téléchargements et prépare un environnement fermé, dont les morceaux générés ne peuvent pas sortir. Les revenus y seront reversés aux artistes dont les enregistrements ont servi à l’entraînement. Au premier semestre 2026, les labels indépendants du réseau Merlin et l’éditeur Kobalt ont rejoint ce dispositif.
Sony et Universal relancent l’offensive contre Suno
Suno a lancé le 9 septembre 2026 son modèle v6, développé avec Warner, BMG et Believe. Neuf jours plus tard, Sony et Universal ont déposé une nouvelle plainte qui vise 60 202 enregistrements. Selon eux, ce modèle « sous licence » hérite des données et des apprentissages des versions antérieures, entraînées sans autorisation. Sony reste le seul grand label à n’avoir signé avec aucune des deux plateformes, et le procès de 2024 se poursuit.
Jul et Suno, le cas français
En août 2025, les fans de Jul ont soupçonné le rappeur d’avoir utilisé Suno pour son titre « Toi et moi ». Le style du morceau tranchait en effet avec ses habitudes. L’affaire, largement relayée par franceinfo et Europe 1, a fait découvrir Suno au grand public français. Elle montre aussi qu’il devient difficile de distinguer à l’oreille une création humaine d’une production assistée par IA.
La CISAC chiffre la menace
En décembre 2024, la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs a publié une étude sur l’impact économique de l’IA générative. Si le cadre juridique reste inchangé, les créateurs de musique perdraient 24 % de leurs revenus d’ici 2028, et ceux de l’audiovisuel 21 %. Les plateformes d’IA capteraient dans le même temps une part croissante du marché. Notre classement des générateurs de musique IA précise, outil par outil, les droits accordés sur les morceaux créés.
Des outils comme ElevenLabs permettent de cloner une voix à partir de quelques secondes d’audio. N’importe qui peut ainsi faire chanter un artiste sans son consentement. Aux États-Unis, le Tennessee a adopté en 2024 l’ELVIS Act. Cette loi est la première conçue pour protéger la voix des artistes contre le clonage par IA. En Europe, l’AI Act impose de signaler les contenus truqués, mais il ne crée pas de droit spécifique sur la voix. Notre article sur le clonage de voix par IA détaille les usages et les risques.
L’image : les générateurs devant les tribunaux
Les studios contre Midjourney
En juin 2025, Disney et Universal ont attaqué Midjourney pour violation massive du droit d’auteur, et Warner Bros. Discovery les a rejoints en septembre 2025. Les studios reprochent au générateur de produire à la demande des images de leurs personnages, comme Dark Vador, les Minions ou Superman. Midjourney invoque l’usage équitable (« fair use ») et a même demandé aux studios de révéler leur propre usage de l’IA. La procédure en est encore à l’échange de pièces devant le tribunal fédéral de Californie.
Les premiers jugements
Plusieurs décisions ont commencé à fixer les règles. Au Royaume-Uni, la Haute Cour a rejeté en novembre 2025 l’essentiel des accusations de Getty Images contre Stability AI sur le droit d’auteur. À l’inverse, le tribunal de Munich a donné raison en novembre 2025 à la GEMA, la société d’auteurs allemande, contre OpenAI. Il a jugé que la reproduction de paroles de chansons par ChatGPT violait le droit d’auteur. Outre-Atlantique, le procès des illustratrices contre Stability AI, Midjourney et DeviantArt devait s’ouvrir devant un jury le 8 septembre 2026. Ce serait le premier procès de ce type sur l’entraînement des générateurs d’images.
La mobilisation des artistes en France
En juillet 2025, plus de 400 artistes ont signé une tribune contre les images générées par IA dans la communication de la ville de Montpellier. Trois mois plus tard, des artistes et techniciens de la bande dessinée, de l’animation et du jeu vidéo ont écrit à Magelis, le pôle image d’Angoulême. Leur lettre ouverte lui demande de clarifier sa position sur l’IA générative. Ces mobilisations locales montrent que le débat touche aussi la commande publique, et plus seulement les grandes plateformes.
La vidéo : Sora fermé, Seedance contesté
Les générateurs vidéo ont rattrapé les images en un an. En décembre 2025, Disney avait signé avec OpenAI un accord d’un milliard de dollars pour autoriser ses personnages dans Sora. Le 24 mars 2026, OpenAI a pourtant annoncé la fermeture de l’application, et Disney a renoncé à l’accord dans la foulée. Notre article sur la fermeture de Sora revient sur les raisons de cet abandon.
En février 2026, la sortie de Seedance 2.0, le générateur vidéo de ByteDance, a provoqué une levée de boucliers à Hollywood. Des vidéos mettant en scène de vrais acteurs et des personnages protégés ont circulé en masse. Disney puis la Motion Picture Association ont envoyé des mises en demeure, et ByteDance s’est engagé à ajouter des garde-fous. Pour les acteurs, figurants et techniciens, ces outils menacent directement l’emploi. Les studios y voient au contraire un gain de productivité. Le sujet rejoint celui des deepfakes, qui touchent aussi les particuliers.
Les grandes tribunes d’artistes
Une déclaration internationale lancée en octobre 2024
En octobre 2024, une déclaration internationale a réuni 11 500 signataires dès son lancement. On y trouve Julianne Moore, Kevin Bacon, Thom Yorke, Björn Ulvaeus, Robert Smith et le prix Nobel Kazuo Ishiguro. Le texte affirme que l’utilisation sans autorisation des œuvres pour entraîner l’IA générative représente une menace majeure et injuste pour les créateurs.
La tribune des 34 000 artistes français
En février 2025, les organismes de gestion collective des auteurs et artistes ont publié une tribune signée par 34 000 créateurs de tous les métiers. La SACEM, l’ADAGP, l’ADAMI, la SPEDIDAM, la SGDL et la Scam en faisaient partie. Les signataires refusent que leurs œuvres entraînent les IA sans autorisation ni rémunération. Ils réclament aussi une vraie transparence sur les données utilisées.
Ce que dit le droit aujourd’hui
En France, seul un être humain peut être l’auteur d’une œuvre. Une image ou un morceau entièrement généré par IA n’est donc pas protégeable. Le Sénat a adopté à l’unanimité, en avril 2026, une proposition de loi portée par la sénatrice Laure Darcos. Elle instaure une présomption d’utilisation. Dès que des indices le rendent plausible, une œuvre protégée est présumée avoir servi à entraîner un système d’IA. C’est alors au fournisseur de prouver le contraire. Le texte doit encore passer devant l’Assemblée nationale. Les artistes disposent par ailleurs d’outils comme Glaze et Nightshade, qui rendent leurs images plus difficiles à exploiter par les modèles.
Aux États-Unis, la Cour suprême a refusé en mars 2026 d’examiner l’affaire Thaler. Ce refus confirme qu’une œuvre doit avoir un auteur humain pour être protégée. Les procès en cours contre Suno, Midjourney et Stability AI préciseront jusqu’où va le « fair use » appliqué à l’entraînement des modèles. L’ELVIS Act du Tennessee protège la voix des artistes. Les accords d’Universal et de Warner montrent que l’industrie cherche à encadrer le marché par des licences plutôt qu’à le bloquer.
En Europe, la directive de 2019 sur le droit d’auteur autorise la fouille de textes et de données. Les titulaires de droits peuvent toutefois s’y opposer pour les usages commerciaux. Depuis août 2025, l’AI Act oblige les fournisseurs de grands modèles d’IA à publier un résumé de leurs données d’entraînement et à respecter ces oppositions. Le règlement impose aussi, depuis le 2 août 2026, de signaler les contenus truqués.
Notre avis
L’année 2025 a été celle des procès et des tribunes, et 2026 celle des licences et des premières lois. Ce passage du conflit à la négociation profite surtout aux grands catalogues, capables de signer des accords avec les plateformes. Les artistes indépendants restent les plus exposés, car ils n’ont ni le poids pour négocier ni les moyens de prouver l’utilisation de leurs œuvres. C’est pourquoi la présomption votée au Sénat compte autant : elle rééquilibre le rapport de force en faveur des créateurs.
Le débat ne se résume pas à un choix pour ou contre l’IA. Des artistes s’en servent comme d’un outil, d’autres la combattent comme une menace. Un point fait pourtant consensus : l’entraînement sur des œuvres protégées sans consentement ni rémunération pose problème. Le droit doit donc rattraper la technologie. Chaque utilisation d’un générateur d’images, de musique ou de vidéo s’inscrit dans ce conflit. Mieux vaut le savoir au moment de choisir ses outils.
Nous testons et comparons les outils de création IA pour le texte, l’image, la vidéo et la musique.