Data centers IA : la course mondiale et ses dégâts
À Memphis, des dizaines de turbines à gaz installées sans permis ont alimenté le supercalculateur d’Elon Musk. En Uruguay, Google prévoyait de consommer chaque jour autant d’eau potable que 55 000 habitants, en pleine sécheresse. Quant à l’Irlande, ses data centers absorbent près d’un quart de l’électricité du pays. Derrière chaque question posée à une IA se trouvent des bâtiments de béton et des serveurs qui chauffent. Ces serveurs consomment de l’électricité et font évaporer de l’eau pour se refroidir. Cette enquête raconte où sont ces bâtiments, qui en paie le prix et pourquoi la course s’accélère.
On parle de l’IA comme d’un « cloud », un nuage léger et immatériel. La réalité ressemble plutôt à un entrepôt de béton de la taille d’un hypermarché, rempli de serveurs équipés de puces graphiques. Ces machines chauffent en permanence, si bien qu’il faut les refroidir avec de l’eau ou de l’air. Elles réclament en outre une électricité souvent produite à partir de gaz. Le cabinet ABI Research recense environ 8 800 data centers dans le monde en 2026. De son côté, Synergy Research, qui ne compte que les très grands sites dits hyperscale, en dénombrait 1 360 fin 2025.
Memphis : le cas le plus explosif
En 2024, xAI, l’entreprise d’IA d’Elon Musk, construit à Memphis un supercalculateur baptisé Colossus. Il ne faut que 122 jours pour installer les 100 000 premiers processeurs graphiques, et le site démarre en septembre 2024. Pour l’alimenter rapidement, l’entreprise installe des turbines à gaz sans attendre les autorisations, en les présentant comme des équipements temporaires. En avril 2025, des images aériennes analysées par le Southern Environmental Law Center en comptent 35. Elles rejettent des oxydes d’azote et du formaldéhyde près de quartiers déjà exposés à une forte pollution industrielle.
Le comté de Shelby finit par accorder en juillet 2025 un permis pour 15 turbines permanentes, aussitôt contesté par la NAACP. En janvier 2026, l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) tranche. Les grosses turbines à gaz ont besoin d’un permis, même lorsqu’elles fonctionnent temporairement. L’argument de xAI tombe donc, mais l’entreprise a déjà déplacé une partie de son expansion de l’autre côté de la frontière, à Southaven, dans le Mississippi.
Là-bas, l’autorité environnementale de l’État autorise en mars 2026 une centrale de 41 turbines permanentes, d’environ 1,2 gigawatt. En avril, la NAACP attaque xAI en justice pour violation de la loi sur la qualité de l’air. Des habitants lancent par ailleurs une action collective contre le bruit. Le nombre de turbines temporaires varie selon les sources, de 27 à 69 selon les dates et les plaignants. Fin juillet 2026, un accord avec l’État prévoit de toutes les retirer d’ici juillet 2027, au profit de la centrale permanente. Quant à l’usine de recyclage des eaux usées censée couvrir les besoins du site, elle a pris du retard. Ses travaux doivent reprendre début 2027.
Amérique latine : l’eau contre le cloud
Uruguay : Google face à la sécheresse
En 2023, l’Uruguay traverse sa pire sécheresse depuis des décennies. Montevideo frôle la pénurie d’eau potable, et le gouvernement mélange de l’eau saumâtre à l’eau du robinet. Au même moment, Google prépare un data center à Canelones. Les documents du projet révèlent une consommation prévue d’environ 7,6 millions de litres d’eau potable par jour pour le refroidissement. Face à la contestation et au refus initial du ministère de l’Environnement, Google revoit sa copie et passe à un refroidissement par air. L’entreprise pose alors la première pierre en août 2024, pour un investissement de plus de 850 millions de dollars.
Chili : le tribunal qui a dit non
À Cerrillos, en banlieue de Santiago, Google prévoyait de puiser 169 litres par seconde dans la nappe phréatique. Or le pays subit une méga-sécheresse depuis plus de dix ans. Le 27 février 2024, le tribunal environnemental annule partiellement l’autorisation du projet. Il exige que Google prenne en compte les effets du changement climatique sur la nappe. En septembre 2024, l’entreprise renonce à son projet initial et annonce repartir de zéro avec un refroidissement par air. De son côté, Microsoft a ouvert en juin 2025 sa région cloud chilienne à Quilicura en affirmant ne pas utiliser d’eau pour le refroidissement.
Mexique : Querétaro sous tension
L’État de Querétaro est devenu le pôle mexicain des data centers, avec plus de 12 milliards de dollars d’investissements annoncés selon son secrétaire à l’Économie. Or la région est semi-aride. À Colón, une concession accordée à Microsoft représente près d’un quart de l’eau réservée aux usages urbains de la commune, selon la Thomson Reuters Foundation. Des habitants n’ont pourtant l’eau courante que quelques jours par semaine. Dans le même temps, les volumes consommés par les sites restent couverts par des accords de confidentialité. De leur côté, les autorités locales assurent que les centres utilisent de l’eau traitée ou des systèmes de refroidissement en circuit fermé.
États-Unis et Europe : les points chauds
Oregon : Google et le tiers de l’eau d’une ville
À The Dalles, petite ville de l’Oregon, Google exploite plusieurs data centers. En 2022, la municipalité avait même tenté en justice de garder secrète la consommation d’eau de l’entreprise. D’après la radio publique OPB, Google utilisait 12 % de l’eau de la ville en 2012. En 2024, sa part atteint environ un tiers, soit près de 1,6 milliard de litres. La commune veut désormais tripler sa réserve d’ici 2040 en puisant davantage dans la forêt du mont Hood. Le maire conteste toutefois la présentation d’OPB, qui maintient ses chiffres.
Virginie : la plus forte concentration au monde
Le comté de Loudoun, en Virginie du Nord, compte environ 233 bâtiments de data centers. Ils rapportent 1,2 milliard de dollars de recettes fiscales sur l’exercice 2026, soit 39 % du budget du comté. Ces sites représentent aussi 9 % de la consommation d’eau potable locale. Face aux critiques, le comté a supprimé en 2025 l’autorisation automatique des nouveaux projets. La Virginie a de son côté adopté en 2026 une loi qui oblige les data centers à déclarer leur consommation d’eau.
Irlande : près d’un quart de l’électricité nationale
En Irlande, hub technologique européen, les data centers ont consommé 23 % de l’électricité mesurée du pays en 2025, d’après l’office statistique national. La part atteignait déjà 22 % en 2024, contre 5 % en 2015. Le gestionnaire de réseau avait de fait gelé les nouveaux raccordements autour de Dublin depuis 2021. Depuis décembre 2025, le régulateur impose aux nouveaux projets de produire ou de stocker sur place une puissance équivalente à leur consommation. Ils doivent aussi couvrir 80 % de leurs besoins annuels par de nouvelles énergies renouvelables en Irlande.
France : le campus IA de Fouju
La France veut elle aussi sa part de la course. À Fouju, en Seine-et-Marne, le fonds émirati MGX, NVIDIA, Mistral AI et Bpifrance développent un vaste campus dédié à l’IA. Les travaux ont commencé en septembre 2026, et les trois premiers bâtiments doivent ouvrir début 2028. RTE a réservé 700 mégawatts de puissance pour le site. Des riverains et des associations critiquent une enquête publique de 31 jours, jugée trop courte, et un projet qui échappe au classement Seveso. À Marseille, un collectif conteste aussi depuis plusieurs années l’implantation de data centers près du port. D’après l’ADEME, les data centers installés en France pourraient consommer près de 37 térawattheures par an en 2035.
Le scénario se ressemble d’ailleurs d’un continent à l’autre. Une entreprise repère un terrain bon marché, avec un accès facile à l’eau et à l’électricité. Elle négocie avec les autorités locales, souvent sous accord de confidentialité. Les habitants découvrent le projet une fois lancé, et les protestations arrivent après coup. Quand elles aboutissent, comme au Chili ou en Uruguay, elles obtiennent surtout un changement de technologie de refroidissement.
Les chiffres de la course mondiale
| Indicateur | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Électricité consommée par les data centers dans le monde (2024) | Environ 415 TWh | AIE |
| Projection pour 2030 | Environ 945 TWh, l’équivalent du Japon | AIE |
| Hausse de la demande des data centers en 2025 | Environ 17 %, contre 3 % pour l’électricité en général | AIE (2026) |
| Eau des serveurs IA américains en 2030 | 731 à 1 125 millions de m³ par an | Cornell, Nature Sustainability |
| CO2 des serveurs IA américains en 2030 | 24 à 44 millions de tonnes par an | Cornell, Nature Sustainability |
| Émissions de Google par rapport à 2019 | +51 % (rapport 2025), puis +18 % en un an (rapport 2026) | |
| Émissions de Microsoft en 2025 | +25 % en un an | Microsoft |
| Part de l’électricité irlandaise (2025) | 23 % | CSO Irlande |
Pourquoi la course s’accélère
D’abord, la demande de calcul pour l’IA explose. Chaque nouveau modèle plus gros, chaque nouvelle fonction comme la recherche web intégrée, la génération vidéo ou les agents IA, ajoute de la charge. Un serveur équipé de puces NVIDIA pour l’IA consomme bien plus qu’un serveur classique. Selon l’AIE, les cinq plus grands groupes technologiques ont dépensé plus de 400 milliards de dollars en infrastructures en 2025. Ils prévoient même une hausse de 75 % en 2026.
Le gouvernement américain encourage ce mouvement. En mai 2025, Donald Trump signe des décrets qui visent 400 gigawatts de nucléaire d’ici 2050 pour répondre notamment aux besoins de l’IA. Deux mois plus tard, un autre décret accélère les autorisations de construction de data centers. Le projet Stargate d’OpenAI et de ses partenaires, annoncé à 500 milliards de dollars, multiplie les sites au Texas, au Nouveau-Mexique ou dans le Michigan.
Cette demande pèse également sur la sortie du charbon. Aux États-Unis, plusieurs compagnies d’électricité ont repoussé la fermeture de centrales à charbon en invoquant la croissance des data centers. À Omaha, l’électricien local a ainsi maintenu une centrale au charbon au-delà de la date promise. Google et Meta représentaient alors les deux tiers de la hausse de sa demande.
Ailleurs, l’expansion se heurte en revanche aux limites locales. L’État de Johor, en Malaisie, a gelé jusqu’à mi-2027 les nouveaux data centers refroidis à l’eau. En Espagne, l’Aragon voit affluer une trentaine de projets qui inquiètent pour l’eau et le réseau électrique. Aux Pays-Bas, Meta avait déjà renoncé en 2022 à son projet de Zeewolde face à l’opposition locale.
Notre avis
Ce qui frappe dans cette enquête, c’est la répétition du même schéma sur tous les continents. Des entreprises parmi les plus riches du monde s’installent dans des territoires vulnérables, en profitant de règles floues, d’accords de confidentialité et de contre-pouvoirs locaux faibles. Quand les habitants réagissent, le data center est souvent déjà construit.
L’IA n’a pas inventé ce schéma industriel, mais elle l’accélère à une échelle inédite. Le paradoxe reste cruel. Les entreprises qui promettent de résoudre le changement climatique grâce à l’IA voient en effet leurs propres émissions augmenter pour alimenter cette même IA.
Des solutions existent pourtant. L’étude de Cornell montre que trois leviers suffiraient : de meilleurs choix d’implantation, un réseau électrique décarboné et des refroidissements plus efficaces. Ensemble, ils réduiraient l’empreinte carbone de 73 % et la consommation d’eau de 86 %. Le Chili et l’Uruguay ont obtenu des systèmes refroidis par air, et la Virginie impose désormais la transparence sur l’eau. Ces avancées restent toutefois rares face au rythme des constructions. La transparence sur l’eau, l’électricité et le CO2 de chaque requête reste le premier levier, et l’utilisateur final ne peut agir sans elle.
Fonctionnement des modèles, acteurs, impacts : nos guides expliquent simplement ce qui se joue derrière l’intelligence artificielle.